mardi 1 décembre 2020

[décryptage] De quoi la résilience est-elle le nom ?

 

SAISON 1, épisode 1


D'après le CNRTL, la résilience peut se définir comme :

1/ résistance d'un matériau au choc, en Mécanique / Physique ;
2/ capacité de reproduction d'une espère animale inemployée en raison d'une ambiance hostile, susceptible d'une expansion soudaine si cette ambiance s'améliore, en Zoologie ;
3/ Force morale, qualité de quelqu'un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre, au figuré.

Définition en vidéo avec l'un des spécialistes de la troisième définition, Boris Cyrulnik.

 


Selon moi, seule la troisième peut semble-t-il être mobilisée dans l'époque que nous vivons, la première nous faisant tomber dans une pensée matérialiste, l'autre dans celle d'un néo-darwiniste social quelque peu questionnant sur le long terme.

Cependant, en explorant le sujet, nous pouvons lire que la troisième définition n'est pas si simple lorsque l'on souhaite faire le tri entre ses prophètes, ses ambassadeurs techniques et autres vendeurs de solutions "clé en main"...

 

Résilience ?

Derrière ce mot, il existe une pluralité d'imaginaires.


Selon l'Atelier Teddif "Résilience territoriale" de 2019, le territoire résilient serait une "capacité à anticiper, réagir et s'adapter pour se développer durablement quelque soit les perturbations auxquelles il doit faire face".

Pour La 27ème Région et sa nébuleuse, le design de la résilience serait une clé pour demain, parlant de "resilient by design", posant d'ailleurs question de l'utilisation de l'anglais pour parler d'un piste d'avenir pour les populations de France...

C'est par ailleurs le CEREMA, qui propose depuis quelques semaines "une boussole de la résilience", qui pourrait s'imaginer comme un outil transversal, flirtant sans doute un peu avec la technique universaliste, rêvant que la résilience pourrait se mettre en place dans nos territoires de France pourtant si différents, culturellement, géographiquement comme socialement, sans parler des Antilles françaises ou de Mayotte comme de La Réunion !

Dans le domaine de la psychologie, la résilience serait un phénomène qui consisterait, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l'événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d'une façon socialement acceptable.

Ainsi, la résilience serait globalement un état d'esprit, une pratique et une condition pour accepter de vivre avec les dérèglements et crises de notre époque.

Mais de quels traumatismes parlons-nous ?

 

 

Pour faire face aux impacts de l'ère Anthropocène :

Le Grand Effondrement ou l'Effritement ?

La résilience serait-elle mobilisée pour permettre de répondre, non pas à un constat d'Effondrement comme proposé par les collapsologues, mais pour réagir à l'Effritement généralisé des repères de notre société occidentale européenne actuelle ?

Je pense notamment à la pandémie Covid-19 actuelle, aux inondations, nombreuses, comme des vallées de la Vésubie et de la Roya, les catastrophes industrielles telle que Lubrizol à Rouen ou encore lié à des sécheresses nouvelles comme le décrypte Météo France ici.

 

Cette réaction intuitive de l'Individu comme de l'Organisation face à ces profondes transformations cherche à répondre selon moi à trois souhaits, à la fois paradoxaux et volontaires, et s'inscrivant dans une temporalité différente :

- A court terme, afin de financer le modèle à venir, l'injonction néolibérale à poursuivre le schème actuel : extraire et produire toujours plus, ce qui génère toujours plus d'externalités négatives, et réagir aux problématiques engendrées pour continuer à produire ...

- A moyen terme, afin de forger le cadre future d'une société entrepreneuriale, il s'agit de produire un choc culturel pour que chacun puisse comprendre, s'outiller et devienne autonome, tel ce mantra libéral le résume "aide-toi toi-même et le ciel t'aidera".

- A long terme, une possible tentative de subversion du Système en place pour inventer, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, une nouvelle façon de penser la création de Valeur et de la société française que nous souhaitons.

Pour cette dernière temporalité, il s'agit sans doute de penser le monde selon deux prismes opposés voire imbriqués l'un dans l'autre. 

L'un se propose selon une logique de Capitalisme des parties prenantes, en faisant de chaque Marché (Economie plateforme) et Etat (Capitalisme d'Etat) un système profondément clivant, associant un régulateur-plateforme, des leaders techno-scientifiques et une masse de contributeurs-consommateurs uniformes.

L'autre proposition se tourne vers une logique de Coopérativisme ouvert et redistributif, recherchant à construire une nouvelle interdépendance entre communautés locales, elles-mêmes en recherche d'autonomies futures, par le flux des connaissances et singularités produites.

Ces deux visions d'avenir ci-dessus, forcément caricaturales, peuvent amener à mobiliser la résilience pour offrir un outillage, un contexte et un langage commun pour atteindre ce cap.

Mais la résilience est-elle une fin en soi ?

 

De la résilience à la transition ?

Ainsi, pour certains acteurs et organisations institutionnelles, la résilience serait la posture à adopter et la transition la période calendaire pour adopter ces nouvelles conditions d'action.

Pour cela, il nous faudrait adopter un nouveau référentiel commun pour agir qui passerait par la co-création de récits comme voies de réappropriation politique du Marché ou du Territoire, et son devenir.

Cette culture nouvelle, basée sur l'improvisation, serait sans doute l'opposé d'une ingénierie, basée elle sur la planification. Elle imposerait à accepter le mouvant, l'instabilité et la qualité de l'improvisation pour faire face aux chocs à venir provoqués par la civilisation techno-industrielle actuelle.

Elle donnerait également à construire un droit à l'innovation et à l'expérimentation. Ce qui reviendrait à imposer la seule innovation comme solution à la remise en question des standards de vie actuels.

Cependant, trois questions me viennent :

Ce discours incantatoire proclamant à devenir tous résilients (individu, organisation, territoire) est-il suffisant pour aboutir un nouveau paradigme de société ?

Est-ce que la résilience est une condition pour adopter une Transition sociétale ?

Enfin, ne faut-il pas chercher autre chose que la résilience pour forger une nouvelle civilisation ?


De quoi la Transition est-elle le nom ?

L'idée de Transition est devenue le mantra des institutions, des élites politiques et d'un certain nombre de consultants de notre époque.

Cependant, nous pouvons trouver une définition commune de ce qu'est la transition qui peut-être vue comme "le passage d'un état à un autre" ou qui "constitue un état intermédiaire".

Ainsi, comme indiqué dans le schéma suivant, l'économie de transition est une troisième étape, suivant celle de l'économie d'innovation, dont le modèle est la "destruction créatrice", la disruption et l'improvisation créative, qui est elle-même l'étape pouvant suivre le modèle de gestion, basé sur une économie du stock, du matériel et de la planification.

 

La transition est une étape de transformation (cc-by-sa-nc Prima Terra)
 

En effet, comme nous avons pu le lire, la transition impose de nous emmener à explorer d'autres modèles pour installer demain un nouvel avenir, une certaine forme de stabilité à notre société, qui dénommé sur ce schéma sous le terme de "gestion nouvelle".

En soit, une nouvelle civilisation.

Comme l'exprime cette citation de Fernand Braudel dans "Grammaire des civilisations", les civilisations sont construites sur des mentalités collectives dominantes, qui nous enjoignent à agir ensemble selon des pratiques, des représentations et des usages communs.

« Les civilisations sont des mentalités collectives
[...]
À chaque époque, une certaine représentation du monde et des choses, une mentalité collective dominante anime, pénètre la masse entière de la société. Cette mentalité qui dicte les attitudes, oriente les choix, enracine les préjugés, incline les mouvements d’une société est éminemment un fait de civilisation. Beaucoup plus encore que des accidents ou des circonstances historiques et sociales d’une époque, elle est le fruit d’héritages lointains, de croyances, de peurs, d’inquiétudes anciennes souvent presque inconscientes, au vrai le fruit d’une immense contamination dont les germes sont perdus dans le passé et transmis à travers des générations et des générations d’hommes. Les réactions d’une société aux événements de l’heure, aux pressions qu’ils exercent sur elle, aux décisions qu’ils exigent d’elle obéissent moins à la logique, ou même à l’intérêt égoïste, qu’à ce commandement informulé, informulable souvent et qui jaillit de l’inconscient collectif. »


« Ces valeurs fondamentales, ces structures psychologiques sont assurément ce que les civilisations ont de moins communicable les unes à l’égard des autres, ce qui les isole et les distingue le mieux. Et ces mentalités sont également peu sensibles aux atteintes du temps. Elles varient lentement, ne se transforment qu’après de longues incubations, peu conscientes elles aussi. »

de Fernand Braudel, Grammaire des civilisations

Selon Fredy Perlman, ces imaginaires dominants nous invitent et garantissent une "reproduction de la vie quotidienne", et, ainsi, des désastres socio-écologiques qui en découlent.

Ainsi, parler d'une transition écologique en l'imaginant comme un simple courant politique, énergétique en ne remettant pas en question la consommation pour être qu'un souhait pieux de mixer nos sources en associant nucléaire, éolien ou panneaux solaires est une erreur d'analyse.

Car la civilisation occidentale et européenne qui est la nôtre pose ses fondamentaux sur des paramètres économiques d'extraction et de production, sociaux sur la compétition et la lutte, environnementaux sur le respect des normes chiffrées et la simple compensation.

La résilience apporte seulement un changement léger du regard porté sur ces sujets, et non un changement direction qui semble s'imposer à nous aujourd'hui.


Une modification complète du regard qui pose problème...

Comme le propose Jacques Attali dans son article "faire tomber les trois murs de notre prison", il existe 3 étapes de transformation nécessaire à une véritable bascule des représentations.

La première étape est celle de l'irréalisme et du déni, ne souhaitant pas admettre que l'histoire est tragique par nature", la seconde que l'aveuglement nous empêche de voir et d'accepter "cela est théoriquement possible" et enfin, que la procrastination voire l'absence de courage freinent encore la minorité susceptible d'avoir passée les premières...

La résilience est sans doute un chemin de traverse pour faire bifurquer les consciences déjà sensibles aux pratiques du design, comme le propose cet article de la revue Horizons Publics et La 27ème Région.

Cependant, d'autres pensées semblent offrir les moyens d'aller plus loin que l'idée selon laquelle la résilience "dessine un contexte et un cap" pour la transformation publique.

Je pense notamment à des auteurs aussi différents que le Pape François et son encyclique "Laudato Si'", proposant l'idée "d'écologie intégrale", celui de "ville du quart d'heure" de Carlos Moreno comme réponse servicielle à l'urbanisme galopant et chronophage des métropoles, ou encore celle "d'écologie intégrale" proposé par le philosophe des idées Alain de Benoist, souhaitant préfigurer une civilisation européenne écologique, conservatrice et néopaïenne.

Mais cependant, des questions me semblent poindre sur ce discours "facile" qu'apporterait la résilience par le design...

Comment les organisations peuvent-elles devenir résilientes sans pour autant se préoccuper du paradigme dans lequel elles sont et souhaitent rester ?

Comment la résilience, véritable boite à pharmacie pour soigner les maux de notre époque, pourrait nous sortir de cette spirale d'enfermement dans des modèles périmés ?

Comment le territoire résilient pourrait être une finalité, en nous proposant seulement de produire une géographie de la résistance au choc et seulement moins sensible aux catastrophes, naturelles ou autres ?


Cette liste, non exhaustive, nous offre l'opportunité de comprendre que la résilience n'est pas suffisante politiquement pour inventer un autre avenir, d'autres repères, d'autres pratiques.

Pour cela, existe-t-il des pistes en bordure de la résilience ?


Passer de l'adaptation à l'évolution : la résilience serait un clair-obscur ?

Le Professeur Nassim Nicolas Taleb, dans son livre "Antifragile", propose de nous emmener plus loin que la résilience et l'adaptation.

Cette anti-fragilité nous invite tout d'abord à aller au-delà de l'adaptation, en questionnant nos pratiques et nos modèles non plus pour changer et modifier son comportement en fonction des informations disponibles à l'instant t, tel que le propose un système adaptatif.

Elle nous invite également à surpasser la résilience, qui propose continuer à agir par résistance et réaction similaire face au choc, en recherchant l'amélioration du système et finalement l'évolution vers un autre modèle civilisationnel.

D'un point de vue plus pratique, la permaculture ou culture de la permanence, venue de l'agriculture dans les années 1980 du Japon puis de Nouvelle-Zélande, propose une philosophie de vie en trois points :

- prendre soin de la Nature (sols, forêts, eau, air et les êtres vivants associés), 

- prendre soin de l'Humain (soi-même, la communauté et les générations futures),

- et de partager équitablement la Création produite.

Par extension, cette éthique et pratique agricole nouvelle s'est étendue aujourd'hui à des dynamiques ayant pour objectif de refonder la façon de concevoir, fabriquer et animer des projets de vie, souvent à l'échelle de communauté de vie voire de village.

 

A l'échelle d'un territoire de vie, ce design par la permaculture est souvent dénommée sous l'idée "biorégion", concept développé depuis de nombreuses décennies par l'Ecole territorialiste. C'est également le cas d'auteurs tel que Gilles Clément qui préconise de s'activer selon les logiques du "jardin planétaire", du "jardin en mouvement" ou encore de "l'homme symbiotique" ou encore Camille They, qui nous propose d'adopter la posture de l'artiste, qui convoque l'improvisation créative par les sens dans son acte de Création et le jardinier, qui sait par modestie, patience et persévérance composer avec le Vivant...

 

Aujourd'hui, la pratique semble s'étendre encore sous l'appellation "d'Assistance à Maîtrise d'Usage globale" comme un domaine d'action consistant à fournir les moyens à l'Usager (comprendre les parties intéressées) de comprendre, s'approprier et trouver des réponses locales à des enjeux de vie (habiter, se nourrir, s'éduquer, s'épanouir, etc.).

Enfin, cet ensemble de pratiques transdisciplinaires entrent dans cette idée selon laquelle toutes ces communautés de pratiques et d'existence peuvent et tentent jour après jour de se relier, sous une forme socio-organisationnelle que l'on pourrait dénommer par les démarches de "territoire apprenant", dans un idéal de "société de la Connaissance" proposée par Gilles Clément dans son livre L'Alternative ambiante.

 

 

Pour conclure...

Ainsi, il s'agit ici de ne pas remettre en question l'idée même de résilience mais de noter les limites, à la fois politique, stratégique et pratique. 

Comme vous le savez, Prima Terra propose d'explorer l'imaginaire onirique du "Local-monde" que porte au quotidien des acteurs comme Les Localos, les acteurs du Made in Local, le mouvement Colibris et ses oasis de vies, des archipels symbiotiques autour d'Isabelle Delannoy, des réseaux apprenants de design par la permaculture ou encore de l'école des Territorialistes

En effet, il semble offrir la possibilité de concevoir des relations futures à partir de l'ancrage socioculturel  de communautés locales interreliées (et donc interdépendantes) qui souhaitent s'inscrire dans des pratiques portées par la civilisation de la symbiose, de la réciprocité, de la poésie du local et de la coopération économique.

D'un point de vue politique, il me semble important d'aller au-delà du discours dominant autour de la résilience, pour construire des représentations locales des pratiques et usages permettant de forger un avenir commun en interdépendance. 

Cet article en est une tentative pour les élus de tous bords souhaitant aborder autrement ce mot mantra du discours institutionnel dominant qu'est devenu la résilience.

 

Alexis Durand Jeanson


Pour aller plus loin : 2 vidéos de La Traverse sur la résilience locale ici et

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