vendredi 6 septembre 2019

Le tiers-lieu, ban public ou banc public ?

Article de décryptage politique sur l’envolée lyrique et l’engouement des politiques pour le tiers-lieu, initialement publié le 26 août 2018 ...


A l'heure où nous lisons plus que jamais dans les médias (Forbes FranceDigital Society Forum d’OrangeLa Gazette...) des tiers-lieux se créer à chaque coin de rue, que peut-on comprendre de ce qui se passe aujourd'hui dans ces “espaces tiers, qui brassent les publics, hybrident les usages et activités, produisent des connaissances ouvertes et fabriquent des objets non identifiés” ?
Mais qu'est-ce qu'un tiers-lieu me direz-vous ?
Aux dires de cette coopérative éponyme, le tiers-lieu serait un "espace de travail partagé et collaboratif", "où la flexibilité répond aux difficultés économiques du champ entrepreneurial", qui "ne se décrète pas".
Selon le Manifeste Movielab, partisan d'une approche plus sélective de ces espaces, dans un esprit libertaire, le tiers-lieu serait dénommé TILIOS lorsqu'ils sont un "bien commun révélé", "libre", "open source", "un réseau distribué" ...
Enfin, les espaces de coworking, organisés parfois réseau, comme Seine-et-Marne Coworking, se définissent comme des "espaces de travail partagés où l'on partage le wifi, le café et la bonne humeur".
Et cela semble intéresser grandement les collectivités publiques, investissant des sommes importantes... Ainsi, la Région Nouvelle-Aquitaine, après avoir financé une étude de 180 k€ auprès de la Coopérative Tiers-Lieux pour “améliorer la performance globale des tiers-lieux” en 2017-2018, investis plus d'1,02 M d'euros pour “mailler le territoire néo-aquitaine d'ici 2020” aux côtés de l'Union européenne sur trois ans. Mais pourquoi me direz-vous ?
Selon l'article co-signée durant l'été 2018 par Lucile Aigron, cogérante de la même Coopérative Tiers-Lieux, dans la revue l'Observatoire, les tiers-lieux seraient le moyen de répondre à l'ère du “capitalisme cognitif”, “fondée sur l'accumulation du capital immatériel, la diffusion du savoir et le rôle moteur de l'économie de la connaissance”. En effet, selon elle, la “société pollen” impliquerait de s'intéresser davantage à l'activité pollinisatrice des abeilles qu'à la fabrication du miel". Ces lieux le permettraient grâce à la “déspécialisation, le décloisonnement des disciplines, en  transversalisant la circulation des connaissances”. Vaste programme me direz-vous !
Les termes “déspécialisé” et “pollen” par exemple sont symptomatiques des imaginaires mobilisés. Marxiste, où l’ouvrier spécialisé comme l’employé du tertiaire aliéné par son travail orienté sur la tâche, redeviendrait maître de son destin en intégrant un groupe d’action voire de subversion, en partageant ses outils et connaissances. Néo-libérale, proposant de devenir un véritable chef de projet de sa vie, choisissant librement ses repères sociaux, tricotant et détricotant ses relations sociales à loisir, composant une vie basée sur l’expérience plus que pour la mission ou la finalité.
Par ailleurs, parmi les travaux produits pour cette Coopérative (lorsque nous avions travailler ensemble en 2017), j'indiquais, dans une approche prospective, les gigantesques possibilités offertes par les tiers-lieux : devenir l'Ecole, l'Usine, la Maison et/ou la Mairie de demain !
Car en effet, le tiers-lieu est un formidable outil politique.
Il rassemble en effet des ingrédients explosifs : un lieu d’ancrage géolocalisable, une communauté d’usagers et d’utilisateurs, une structure sociale et une organisation de l’information souvent inspirée des réseaux distribués du web, un langage et une sous-culture particulière, une aspiration à répondre à des enjeux globaux.
Ce qui donne la possibilité opérationnelle aux personnes ainsi organisées d’échanger des données, de créer voire produire autrement que par les circuits économiques officielles, d’influencer et d’agir potentiellement en faveur des idéaux et aspirations sociétales du groupe.
Pour les politiques de gauche, notamment socialistes, le tiers-lieu peut se révéler être un lieu de rencontre des personnes isolées, des marginaux-sécants, de la société civile organisée, notamment dans la France périphérique, où la droite est plus souvent élue... Mis en réseau, ces lieux et ses organisations “liquides” sont les moyens de construire de toutes pièces des constellations d'ambassadeurs de "solidarités nouvelles", des mouvements politiques de promoteurs des changements sociaux si recherchés à gauche et de réinventer le socialisme sous une forme bottom-up, par minorité et localisable.
Un certain libéralisme de gauche, partisan de transformation culturelle permanente, aurait ainsi tendance à y voir le moyen d'accélérer (le terme est de la Région Nouvelle-Aquitaine) la "transition écologique et solidaire" dans un souci de changement, tout naturellement. Ici, l’objectif recherché serait de donner le moyen à l’individu de s’emparer librement de problèmes d’experts, de causes et luttes des minorités, d’inventer des modèles sociaux-culturels à la marge et d’inscrire cette économie dans la famille “vertueuse” de l’Economie Sociale et Solidaire.
Si l'on cherche plus à gauche encore, les tiers-lieux peuvent devenir des lieux de résistance, de convergence des luttes de classe, de localisme et d'expression d'une certaine "économie sociale et solidaire", cherchant à bâtir une "autre économie basée sur le lien social, les solidarités par la révolution permanente et la reconstruction des biens communs, qu’ils soient numériques, territoriaux ou de connaissance".
Pour les politiques de droite libérales, n'employant d'ailleurs pas ce terme au profit de fablab, pépinière d'entreprise, incubateur, les enjeux sont tout aussi importants. Permettant de regrouper au sein d'un même espace des entrepreneurs de tous champs, le tiers-lieu offre le moyen de populariser la culture numérique, de stimuler l'innovation, proclamée comme cause d’Etat (sous Hollande comme Macron), d'obtenir des gains de compétitivité et de faciliter le "décollage" de start-up prêtes à "disrupter" les modèles économiques existants. Autrement dit, le tiers-lieu devient alors un “hub” de rencontres des talents, des ressources, des projets, au bénéfice du marché mondialisé.
Pour les droites conservatrices, ces lieux peuvent être des espaces de réinvention de l’animation et de la pérennisation des cultures régionales, de célébration des cadres sociaux normalisés ou encore de mobilisation de la jeunesse autour de principes moraux et territoriaux. Mais il faut avouer que les politiques de droite mobilisant les principes du tiers-lieu sont rares, les termes de boulodrome, de salle des fêtes ou de pépinières d’entreprises étant souvent suffisants pour illustrer le projet sans travestir l’idée d’un vocabulaire dans le vent.
Mais alors, comment une Région comme la Nouvelle-Aquitaine, présidé par un influent membre du PS, Monsieur Rousset, se positionne-t-elle  face à ces enjeux, finançant une coopérative qui parle de "capitalisme cognitif" comme raison valable de son action ?
Selon Lucile Aigron toujours, le tiers-lieu pourrait faire école selon elle, "d'une transition culturelle". Mais pour tendre vers quoi ?
Lorsque l'on lit Antonio Gramsci et sa théorie de "l'hégémonie culturelle" ou Alain de Benoist et la lutte convergente contre "l'égalitarisme", on peut ainsi lire en ce positionnement une volonté toute particulière : celle de constituer des réseaux de lieux fonctionnant de façon horizontale (quoi qu'ayant au-dessus de la toile cette coopérative), selon le modèle économique de la polyculture vivrière (chacun cultive un peu de tout mais pas assez pour vivre sans l’autre), avec une organisation marginale, dans l'esprit d'une "société dans la société" (la ZAD de Notre Dame des Landes en ait la plus célèbre en France), célébrant le multiculturalisme et le communautarisme plutôt que la culture de l'habité et de l'unité territoriale.
Ainsi le territoire devient celui que certains en font, organisant petit à petit un modèle où l'action publique locale peut être élaborée et animée non plus par la collectivité locale au sens public du terme (entendre la commune, les élus et ses habitants invités à participer au gouvernement) mais une communauté. Et le terme est important.
Car dans la réflexion portée par la Coopérative Tiers-Lieux et d'autres acteurs à Nantes (les Ecossolies), à St Etienne (les TILIOS et son Movielab) ou dans les Hauts de France, la communauté du lieu prend le pas sur la communauté de vie, celle de l'habité, du territoire.
Ainsi, si le lieu arrive à trouver un équilibre économique (plus d’1/3 des tiers-lieux sont associatifs et 1/3 public-privé, obtenant à la grande majorité des soutiens publics) et rassembler un groupe nombreux (le nombre de fans faisant la force de mobilisation), la communauté peut ainsi devenir le représentant influent de certaines populations, minoritaires, sur le territoire ... et jouer sur le paysage politique local.
On comprendra donc que le tiers-lieu vu de gauche est une arme au service du changement culturel, social et politique en milieu rural et périurbain, puissant organisateur du multiculturalisme activateur de transformations, alors que pour les libéraux de droite, ce type de lieu aura pour intérêt de stimuler une économie monétaire issue des nouvelles technologies, de mondialiser la culture de l'entrepreneur et d'organiser une certaine liberté d'entreprendre.
Alors que le tiers-lieu conceptualisé par Ray Oldenburg était une ode au banc public, synonyme d'appartenance libre et informelle à l'espace vécu, de liberté de rencontre et d'usages indistincts, le tiers-lieu d'aujourd'hui se doit de mettre au ban les publics non désirés sinon indésirables. Car comment construire une communauté lorsque ses membres sont porteurs de principes moraux, d’aspirations et de fonctionnement quotidien différents ?
Il semble aller de soi que la communauté restreint la diversité, à moins que son but soit suffisamment porteur pour mobiliser au-delà des différences...
Pour abonder mon propos, je vous proposer d'aller dans le tiers-lieu de votre quartier et de provoquer une discussion sur un positionnement idéologique contraire à l'objet social de "sa communauté d'usagers". Vous ne serez pas surpris du résultat, l'ayant vécu par moi-même ...
Alexis Durand Jeanson

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