dimanche 22 septembre 2019

Le manifeste de l’éco-poétisme : relier, enrichir et semer la « diversité habitante »



Article rédigé par Alexis Durand Jeanson le 21 février 2019.

Le jardinier paysagiste Gilles Clément nous parlait déjà en 1996 du concept de « Jardin Planétaire »   pour envisager, de façon enchevêtrée, la diversité des êtres sur la planète et le rôle gestionnaire de l’homme face à cette biodiversité, en  considérant l’écologie comme intégrant l’homme – le jardinier – dans le moindre de ses espaces.

En 2003, le « manifeste du tiers-paysage »  sera publié pour semer l’idée qu’au sein du  « Jardin Planétaire », il existe un ensemble d’espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature.

Depuis, le monde des sciences humaines et sociales s’intéresse toujours plus aux friches, délaissés et autres « tiers-espaces », pour reprendre le terme proposé par le chercheur Hugues Bazin, convoquant l’idée d’une « architecture fluide »  se cultivant dans l’entre-deux, les marges, la transdisciplinarité pour co-construire des solutions propres à chacun.

Tous ces activistes de l’écologie intégrale se retrouvent autour de l’idée que « l’être total » doit pouvoir être mobilisé pour répondre aux enjeux que nous offrent le XXIème siècle : réchauffement climatique, augmentation du carbone atmosphérique, nouveaux modèles socio-économiques, diminution de la biodiversité, uniformisation culturelle des peuples, etc.

Face à cela, trois postures semblent exister pour le chercheur André Micoud : l’une agirait sur notre « être socio-politique » par l’authentification juridique et la proclamation de droits et devoirs, une autre sur notre « être cognitif » par la conceptualisation des idées, une autre enfin chercherait à mobiliser « l’être sensible » par la figuration esthétique, provoquant des effets d’adhésion à des figures symboliques.

Symbolique du sensible, c’est bien là la recherche de Camille They.



Camille They au jardin éco-poétique du 16 bis (photographie de Jérôme Panconi)


Artiste scénographe de jardins, elle cultive les signes esthétiques, les émotions partagées et les traces communes depuis près de 40 ans. Elle possède à son actif de nombreuses expériences :



Faisant écho à l’idée de « Jardin en Mouvement » initié à partir de 1985,  voire avant, au Jardin de la Vallée en Creuse par Gilles Clément, l’éco-poétisme s’inspire de la friche. Espace de vie laissé au libre développement des espèces qui s’y installent, le jardinier possède alors la possibilité de « faire le plus possible avec, le moins possible contre ». En effet, l’esprit du jardin en mouvement repose sur l’idée d’une interprétation constante des dynamiques en jeu, cherchant non pas à maintenir une dynamique  ou image établie mais de conserver un équilibre plastique et biologique offert à la plus grande diversité possible, à l’étonnement et à l’impermanence.

Les mains dans la terre et la tête dans les nuages, Camille They sème ses jardins comme l’expression d’une « réalité imaginaire » en convoquant l’esprit des lieux tout en appliquant l’idée « d’hérétopie » de Michel Foucault, matérialisation  physique des utopies grâce à l’imaginaire  de chacun, elle fait acte de résistance dans la ville tout en cherchant à provoquer une addiction au jardin, qui devient alors une nécessité absolue pour vivre avec la nature. 

Ce sont quelques-uns de ses principes qui sont mis en œuvre pour « être au monde » comme le proposait l’écrivain Edouard Glissant.


Le jardin éco-poétique (photographie de Via Paysage)


Ainsi, l’éco-poétisme porte en lui des principes vivants, que nous portons en chacun d’entre nous :
  • l’écologie comme un état de conscience, pour reprendre l’idée de Pierre Rabhi,
  • une philosophie de vie, qui nous relie à l'histoire de l'humanité depuis toujours, faisant sens,
  • une démarche sensible pour remettre le Vivant au cœur de la démarche de vie de l’individu, en initiant une action collective permettant d’en retirer ensemble et individuel une essence de vie,
  • « donner envie » de donner la vie, de faire œuvre vivante, en prenant le jardin, lieu d’expression à la portée du plus grand nombre, comme médium, réceptacle et espace de création et d’expérimentation pour questionner, agir sur sa vie - qui peut ainsi s’inscrire dans le cursus, le parcours de chacun,
  • la poétique des lieux, c’est tout ce que l’on peut exprimer par la poésie, tout ce qui relie les lieux à l’Universel à travers l’expression poétique,
  • une initiation à l’écologie appliquée et à la création, qui se pratique seul et à plusieurs.
  • l’idée de « repaysement » de ce qui nous entoure, comme l’exprime Yassir Yebba, cuisiner anthropologue, où la cuisine nous relie à toute chose, à notre histoire, au jardin, à la nature, au (à travers le) Vivant et vice versa, en favorisant la transmission de nos pratiques, outil de partage et de renoue avec le Vivant.


Ainsi, l’observation et le rêve sont convoqués dès les débuts, utilisant les principes du « paysage emprunté » pour métisser sa propre histoire à celle du lieu. Pour maximiser les chances de rassembler des histoires dispersées, elle initie sur chaque projet un collectif d’artistes, un groupe d’habitants, afin de favoriser l’émergence de lieux reliés à la Nature-Culture.

Véritables laboratoires de création éco-poétique qui défendrait « la biodiversité » végétale et artistique en milieu urbain, les lieux se doivent d’être formateurs, participant de cette école de la Vie qui est si chère à Camille They.

Ainsi, de jardin résistant, entendu par Gilles Clément comme « l’ensemble des espaces publics et privés jardinés où se développement toutes les diversités –biologiques ou culturelles – selon des critères d’équilibre entre la nature et l’homme »,  la friche en mouvement se relie, petit à petit, à d’autres lieux qui résonnent à l’heure tour tout autant, s’entourant, semant, créant de la vie. L’idée de « jungle urbaine » est alors initiée, participant de la rencontre entre les hommes, le végétal et la Création.

L’éco-poétisme est donc sans doute une philosophie de vie intéressante pour s’accorder à notre environnement. 

Faire acte de résistance, de création et de transmission et participer ainsi d’une ode à la vie, reliant plus que cloisonnant, enrichissant plus qu’appauvrissant, semant plus qu’infertilisant. Si chaque projet, chaque ville, chaque habitation étaient pensés comme le jardin éco-poétique de Camille They, l’hospitalité par l’altérité, l’interdépendance par la coopération et les singularités créatives dans la diversité cultivée seraient sans doute les principes de notre société.

Qui sait, peut-être demain, les territoires seront les reflets de l’éco-poétisme ?



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